LA PIÈCE PERCÉE

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Ce n’est pas la chaise, c’est la pièce. Qui n’a jamais vu, dans une vieille boîte en fer blanc, quelques vieux sous français, conservés par nos parents ou grands-parents ? Certaines de ces pièces, de 5, 10 ou 25 centimes, étaient percées d’un trou en leur milieu. On en trouve même dans les brocantes qui sont liées entre elles par une vieille ficelle, formant ainsi une sorte de chapelet. Ce sont des « centimes Lindauer » du nom de leur concepteur Edmond-Émile Lindauer. Prenons l’exemple de cette pièce de 25 centimes datant de 1915.

25 centimes France 1915

25 centimes France 1915

L’avers est d’un grand classicisme. Les deux lettres RF nous rappellent que la France est une république. L’année étant 1915, cela ne fait que 45 ans que la troisième république a été instaurée après environ 80 années de troubles politiques. Un bonnet phrygien et sa cocarde, hérités de la révolution française, nous ancre encore plus dans une saine ambiance républicaine. Une couronne constituée de branches de chêne dotées de quelques glands finit de décorer cette face. Le revers nous assène la devise de notre pays, fière devise que nous pourrions peut-être appliquer un peu plus souvent et un peu plus fermement. Cette fois-ci c’est une branche d’olivier (et ses fruits) qui sert de végétal symbolique et décoratif. L’indication « 25 centimes » est donnée en abrégé : le mot « centimes » est écrit « Cmes » avec « mes » souligné d’un petit trait. Cela caractérise la série de pièces frappées pendant la première guerre mondiale (de 1914 à 1917) et qui sont assez rares. Celle qui est ici montrée a été frappée à 535 000 exemplaires. Elles sont très recherchées. Étant en excellent état, celle-ci vaut environ 80 €.

On peut se demander pourquoi fabriquer des pièces percées. En effet leur production suppose une opération supplémentaire : après la frappe il faut percer un trou avec une sorte d’emporte-pièce. Deux hypothèses viennent à l’esprit. La première correspond à ce qui a été remarqué ci-dessus : il est facile de rassembler de telles pièces en les liant avec un cordon et ce côté pratique a justifié la présence de ce trou. Mais, comme cette pratique n’est pas généralisée, du moins au cours des 200 dernières années, il est plus intéressant de nous arrêter à la seconde hypothèse : celle du coût de fabrication d’une pièce de monnaie. On a vu que lorsqu’une monnaie se déprécie, l’état émetteur est amené à réduite la taille de ses pièces et, si les difficultés perdurent, à les frapper dans un métal moins coûteux (voir le chapitre « Métal »). Mais, si l’on souhaite utiliser moins de métal pour frapper une pièce sans diminuer son diamètre, on peut, soit utiliser un flan plus fin (comme c’est le cas pour les pièces de 1 quetzal du Guatemala à partir de 2013), soit percer un trou et récupérer le confetti obtenu, le refondre, afin d’obtenir de nouveaux flans.

Saisissons l’occasion de ce thème pour faire un peu de tourisme historique avec la pièce de 5 mils de Palestine. Il s’agit de la région contenant l’actuel État d’Israël et qui était alors sous mandat britannique. Cet état de fait a duré de 1923 à 1947. À la fin de cette période, les recensements de population font état de la présence de 630 000 Juifs, 1 181 000 Musulmans et 143 000 Chrétiens.

5 Mils Palestine 1927

5 Mils Palestine 1927

Le trou de l’avers est entouré d’une curieuse branche d’olivier qui, telle un serpent sot, se mord la queue. Un tel végétal est vraisemblablement introuvable dans la nature et le concepteur de celle face, dont le nom m’est inconnu, a préféré styliser cette évocation de la paix plutôt que de songer à un vrai rameau d’olivier. Le mot « Palestine » est écrit en trois langues : anglais, arabe et hébreu. Il est à noter que ce mot écrit en hébreu (פלשתינה) et qui se lit de droite à gauche « Plshthenh » est suivi d’une indication entre parenthèses : « ( א »י ) ». C’est l’abréviation de « ארץ ישראל  » qui signifie : « terre d’Israël ». Cela fait référence au fait qu’un des objectifs poursuivis par la SDN en confiant ces territoires aux Britanniques était d’y instaurer un « foyer national juif ». Cela se réalisa en 1948 après la terrible et insupportable tentative d’extermination de ce peuple par les Nazis et leurs complices. La date, 1927, n’est écrite, en caractères latins et arabes, que dans le calendrier grégorien.

Le revers porte la valeur (5 millièmes de livre palestinienne). Le nombre « 5 » vaut pour l’écriture latine comme pour celle qui est en hébreu (מילים ) et qui se lit (de droite à gauche) « mlm » ou « millime », tandis qu’en arabe, le 5 est repris (٥ ) et est suivi (toujours de droite à gauche) du mot que l’on retrouve dans toutes les monnaies arabes dont l’unité principale est divisée en 1000 : « ملات  ».

On remarquera aussi que la taille relative du trou par rapport à toute la pièce semble plus grande que dans le cas de la pièce de 25 centimes française vue ci-dessus. Des mesures de diamètres montrent que le trou de cette pièce a un diamètre égal au tiers du diamètre de la pièce, tandis que cette proportion n’est que de un quart pour la monnaie française. Mais, en ce qui concerne la matière métallique emportée par la création du trou, c’est la surface qui importe. Pour la pièce de 25 centimes cela correspond à 5,4 %, tandis que pour cette pièce palestinienne, cela fait 12 %.

La taille relative du trou par rapport à la pièce elle-même peut être encore plus grande que ce que nous venons de voir à tel point que celle-ci ressemble plus à une sorte d’anneau qu’à une monnaie. C’est le cas pour certaines pièces de 1 pice émises par l’Inde ou le Pakistan sous mandat britannique (lesquels ont mis leurs gros pieds partout, absolument partout).

1 pice Inde 1943

1 pice Inde 1943

L’avers peut surprendre : on n’y voit en effet que des fioritures. Mais, vue la taille du trou, il était difficile de mettre le portrait du roi, ou tout autre symbole tel qu’un blason. On lit en revanche sur le revers la valeur (1 pice) écrite en anglais, en hindi et en arabe. Une couronne nous rappelle que l’Inde n’est pas encore une république et l’on peut voir sous la date (1943) un petit point qui est le signe que l’atelier de frappe se situe à Bombay.

Si l’on effectue des mesures de diamètres, on se rend compte que celui du trou fait un peu plus des 44 centièmes de celui de la pièce. D’un point de vue surfacique, et donc de l’économie faite sur le métal, cela fait 20 %. C’est beaucoup, mais ce n’est pas trop !

Amusons-nous à voir ce que cela donne pour la plus petite pièce percée que je possède. Il s’agit de la pièce de 5 sentimo émise par les Philippines entre 1995 et 2017.

5 sentimo Philippines 1995

5 sentimo Philippines 1995

Cette pièce est toute petite. Son diamètre est de 1,55 cm. L’avers est très décevant puisqu’il ne nous informe que sur la banque des Philippines. Curieusement le mot « ng » signifie « de » ou « des » en philippin langue basée sur le « tagalog ». Renseignez-vous. Le revers n’est pas moins décevant : seul le trou nous inspire. En mettant en œuvre quelques petit calculs, il s’avère que le métal récupéré en trouant cette pièce permet de refondre 50 pièces trouées pour 1000 pièces initialement sans trou. Encore faut-il adopter un protocole de fabrication rigoureux car ces pièces sont en acier plaqué cuivre. Il faut donc fabriquer des flans en acier, les percer, les plaquer, puis les frapper… ou l’inverse pour les deux dernières opérations.

Ordinairement les motifs et inscriptions qui se trouvent sur les deux faces d’une pièce percée sont conçus en tenant compte de la présence du trou. Cela apparaît clairement sur les exemples ci-dessus. Il existe cependant un exemple étonnant où ce n’est pas le cas :

10 cents Laos 1952

10 cents Laos 1952

Cette pièce laotienne a été frappée pendant le règne de Sisavang Vong. Celui-ci fut roi de 1904 à 1959 dans une période mouvementée où son pays n’était pas indépendant, mais sous protectorat français. Sous la pression japonaise, il déclara le Laos indépendant en avril 1945. Il perdit ensuite son trône entre octobre 1945 et avril 1946. Il remonta dessus en août 1946. Depuis cette date, et jusqu’en 1954, le Laos était un royaume ayant un statut d’autonomie au sein de l’Union Française. En 1954, il devint complètement indépendant.

On voit que sur le revers, les feuilles de frangipanier qui sont représentées sont harmonieusement disposées autour du trou. En revanche, celui-ci transperce affreusement le visage de la jeune fille qui est représentée de profil sur l’avers. Les pièces de 20 et de 50 cents de cete série ont la même caractéristique.

Nous n’aurons pas fait le tour des pièces percées sans parler des anciennes pièces chinoises. Pour ma part, je m’éloigne de ce genre de monnaie que l’on trouve assez facilement dans les brocantes et, en Chine, dans les boutiques destinées aux touristes. Par mégarde, j’ai, un jour, acheté quatre pièces qui avaient l’air vieilles et usées. Mais, je doute de leurs authenticité. Elles faisaient toutes partie d’un ensemble de pièces toutes différentes et ne semblaient pas trop neuves. Cependant, si on les compare à des monnaies de cuivre européennes datant de plusieurs siècles, elles ont l’air diablement bien conservées.

C’est pourquoi je préfère montrer ici une pièce plus récente et authentique émise par la Cochinchine en 1879.

2 sapèques Cochinchine

2 sapèques Cochinchine

La Cochinchine était constituée du sud de l’actuel Viêt-Nam, cette partie du pays qui est au sud du Cambodge et qui contient la ville de Saïgon devenue aujourd’hui Hô-Chi-Minh-Ville (Thành phố Hồ Chí Minh). La date que l’on peut lire sur le revers, 1879 correspond au tout début de l’occupation française. De 1861 à 1879, cette région est sous administration de la Marine française et neuf amiraux se sont succédé à sa tête. On peut lire verticalement sur l’avers : 2 sapèques. Le trou est « à la chinoise » : carré pour une pièce circulaire.

Terminons ce chapitre sur une note cocasse : cherchant à acquérir de nouvelles pièces pour enrichir ma collection, il m’arrive de tomber sur une rareté que je ne peux m’offrir que  si elle n’est pas trop onéreuse. Un faible prix d’achat est parfois dû à l’ignorance du vendeur, mais il est le plus souvent la conséquence de l’usure importante de la pièce convoitée ou d’un quelconque autre défaut qu’elle pourrait avoir. Ce fut le cas pour cette pièce québecoise de 1 sou (half penny) datant de 1852 :

Un sou 1852 Quebec

Un sou 1852 Quebec
Le trou qui apparaît sur cette pièce de « un sou », côté français, ou un « half penny », côté anglais n’est visiblement pas d’origine et, après observation et réflexion, il semblerait que ce trou ait été causé par un impact de balle. Celle-ci a frappé le flan de cette pièce du côté français et a éjecté un peu de métal. Mais il me semble qu’elle n’a pas traversé l’objet. Voyant cela, on se prend à imaginer une scène où un trappeur un peu crâneur lance un défi à ses compagnons de saloon en leur disant qu’il peut atteindre une pièce lancée en l’air à l’aide de son révolver. « Chiche ! » lui disent ses amis rigolards. Et voilà le travail !

On ne peut alors que repenser à ces quatre cases tirées de la bande dessinée intitulée « Les cousins Dalton » :

Joe Dalton

Joe Dalton « Les cousins Dalton ». Texte et illustrations : Morris. Éditions Dupuis, Fils et Cie, p.15.
Mais, dans le cas de notre monnaie, frappée peu après l’unification des deux parties du Canada (le Haut-Canada correspondant à un territoire situé juste au nord des Grands Lacs et le Bas-Canada, plus au nord, correspondant à l’ouest du Québec, près du Saint-Laurent) dans ce qui s’est appelé la Province du Canada administrée par le Royaume-Uni, il était encore possible de reconnaître le côté « pile » (revers) du côté « face » (avers).

Quelle que soit la raison pour laquelle ces pièces ont été émises avec un trou en leur centre ou avec un trou accidentel, leur présence donne à une collection de monnaies un indéniable relief, un motif d’étonnement et la possibilité éventuelle de se spécialiser dans ce genre : celui de la pièce percée.

François Saint-Jalm

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